C’était en 1992, au siècle dernier donc, que, jeune aquariophile provincial j’ai jeté mes premières épuisettes dans l’immense forêt amazonienne, très exactement à Puerto Napo, dans le petit rio Misahualli. C’était le seul point de pénétration de la forêt cité par un célèbre guide, celui des routards.
Là, j’ai connu Antonio, professeur de gymnastique à Tena et guide forestier durant ses vacances. Il faut aussi savoir que c’est un cabocle (métisse indien et portugais) du Rio Napo, plus précisément de Coca, qui a grandi, entouré d’eau, de forêt et de poissons. C’est devenu un ami depuis plus de 30 ans maintenant. Commençons donc cette histoire trentenaire à ses débuts, celui où les rios Sindi et Ansu (ou Jatunyacu) se mélangent pour devenir le Napo.
En fait, cela faisait 22 ans que je n’étais pas retourné chez Antonio. Et ce fut comme dans un vieux rêve, celui dans lequel le temps n’existe pas. Des nouvelles durant ces 22 années, très peu, des liens, tout aussi peu. Mais ce fut comme si nous nous étions quittés la veille. Deux semaines plus tard, nous partîmes tous pour Iquidos, par le Rio Napo, ce bout d’Amazone que j’avais tant fantasmé. Tous, Antonio, sa femme Etna et la sœur de celle-ci, sans oublier son beau-frère Marco et moi.
Mais attention ! Le rio Napo en transport en commun, ce n’est pas si confortable, dur, dur… De cette aventure, j’étais le plus jeune à 60 ans. Et Antonio, de ses 70 printemps, le plus âgé. Mais nous étions, de loin, les plus en forme, à savoir sans formes. Mais cela est une autre histoire qui vous sera contée un peu plus loin.
Avant le grand départ, je suis resté une semaine chez Antonio. Nous sommes allés asticoter les poissons dans les petits ruisseaux du coin, comme nous l’avions fait vingt ans auparavant. Je ne les reconnaissais pas, ou je ne m’en rappelais plus. Objectivement, pas de nouvelles espèces, autres que celles trouvées lors des deux voyages précédents. Nous constatons que dans les zones entre sierra (montagne) et selva (forêt), les espèces sont moins diversifiées qu’en Amazonie profonde.
Cependant, hors Puerto Napo qui a vu s’ajouter un pont à deux vraies voies de passage cette fois, le haut Napo ressemble à mes souvenirs.
Le rio Ansu est toujours aussi farouche et peu peuplé, Le rio Pini, que je ne connaissais pas, semble encore préservé, tout comme le rio Ajapuno. La partie forestière est encore peu touchée, mais pour combien de temps ?
Cette année, nous étions accompagnés d’une famille d’indiens kichuas habitant à côté de chez Antonio. Très bons pêcheurs, le couple comme les deux fils, sont de bons lanceurs d’épervier. Et il faut l’être… quand le ruisseau est étroit. Bons connaisseurs de la faune, il faut l’être aussi pour dénicher les carachamas (Ancistrus et autres loricaridés) là où ils se cachent.


Le rio Chumbyacu
Le premier des deux ruisseaux que nous avons visité fut relativement difficile d’accès. En fait, il n’y pas de chemin. Plutôt que de le remonter, nous avons longé le rio Ansu sur deux kilomètres et avons coupé à la perpendiculaire dans la végétation touffue en espérant trouver le ruisseau connu d’Antonio et de Ugo. A grands coups de machette, Ugo traça un chemin au travers une végétation basse mais fort dense. Attention, il ne s’agit nullement de forêt primaire mais bien d’une repousse. Si chemin, il y avait, c’était il y a quelques années. La végétation pousse si vite dans ces contrées humides.
Au bout d’une heure d’effort, enfin le ruisseau avec beaucoup de poissons mais peu d’espèces. Quatre ou cinq Characidés et l’éternel Bujurquina, en assez grand nombre, mais ni Aequidens, ni Apistogramma, ni carachamas et je suis pourtant sûr qu’il y en avait. Dommage, nous n’étions pas équipés pour les trouver. Trop malins pour nous. Quant à notre petite famille, tout était bon pour le ragoût. Il faut dire qu’il y a chez eux, neuf bouches, au moins, à nourrir. Tout poisson de plus de cinq centimètres est ramassé. Sans oublier les escargots, des ampullaires de belle taille, plus d’une centaine dont les plus gros n’auraient pas dépareillé sur le tapis vert d’un billard.
Après un kilomètre à patauger, Antonio décide de rentrer à travers la végétation, mais sans machette, car celle-ci est tombée dans l’eau noire et n’a pas été retrouvée. Nous avions rendez-vous avec le taxi. Il fallait mieux être à l’heure.
Nous revoilà sur les berges en galets du Rio Insu. Ugo et son fils ne peuvent s’empêcher de jeter leurs éperviers, pour compléter le ragoût de quelques Chaetostoma, les descendants de ceux pêchés vingt ans plus tôt.

L’arroyo Bonuno, quelques gouttes qui coulent dans le Rio Puni, qui finit dans le Rio Arajuno pour se déverser dans le Rio Napo
Deux jours plus tard, nous repartons, toute la belle équipe, vers un autre ruisseau autour de Puerto Napo. Seul le fils avait changé, c’était l’ainé cette fois, avec le même prénom que son père. C’est à une trentaine de kilomètres de Puerto Napo. Nous profitons qu’Antonio amène deux touristes sur le Rio Aguarico pour pêcher dans un petit ruisseau se jetant dans le rio Puni alimentant le Rio Araujuno. Là, un vrai régal, facile d’accès car un pont enjambe ces quelques gouttes d’eau. Il suffit d’y descendre. Le taxi nous dépose là, Ugo le père, Ugo le fils, Gloria la femme et moi.
Un vrai régal. Trois heures d’absolue plénitude aquariophile. Juste à pêcher, juste à regarder. Vraiment agréable, nous vîmes des grenouilles, un serpent, veuillez m’excuser, je n’ai pas eu le temps de les transformer en pixels, des Bujurquina évidemment, des Crenicichla de petite taille, très intéressants, nombre de Characidés (les mêmes que d’habitude), deux espèces de Pimelodus, des traces de loutres et les restes de leur repas.
ET…. Et… un Ancistrus qu’Ugo le fils pêcha à la machette, caché qu’il était dans une …. branche creuse. Puis agréable remontée vers le Rio Puni. Les deux Ugo lançant l’épervier, Claudia lavant les poissons pour le ragoût du soir et moi, à coup d’épuisette, masque sur les yeux essayant de pêcher quelques carachamas.



Le retour
Et, deux mois plus tard, lorsque je suis repassé chez Antonio, nous sommes évidemment allés à la pêche, avec son petit-fils et un neveu d’Ugo. Dans un ruisseau à deux kilomètres à pied de Puerto Napo, dans un ruisseau au milieu des plantations de cacaoyers. Nous y avons trouvé des Characidés argentés, des Ancistrus, des Chaetostoma et des Bujurquina, comme d’habitude. Ces cichlidés fort jolis d’ailleurs, se trouvent partout ici, aussi bien dans le rio Napo que le rio Ansu aux eaux vives ou dans les ruisseaux d’eaux stagnantes et peu profondes.
La finca d’Etna et Antonio
Pour leurs vieux jours, ils sont tous les deux retraités de l’éducation Nationale équatorienne, Etna et Antonio ont acheté un finca (ferme), une maison à la campagne avec une dizaine d’hectares autour, pour la tranquillité. Puerto Napo est devenue une vraie petite ville. Antonio peut assouvir son besoin de liberté et d’espace et aménager un hébergement pour ses quelques deux cents tortues d’Amazonie. Etna elle, du moment qu’il y ait la tranquillité et des livres… Ancienne prof d’Espagnol oblige.
Un minuscule ruisseau court dans la prairie accédant à la maison, sur pilotis, saison des pluies oblige. Ce minuscule ru en saison sèche n’est qu’une suite de minuscules cascades au milieu d’un dense tissu végétal . Un coup d’épuisette aquariophile et hop, un gobie de quelques centimètres. Même Antonio en fut surpris. Notez que nous en avons pêché 5 et rien d’autre. En fait, dans ce genre de milieu extrême, il n’y a jamais de concurrence entre espèces.


L’aventure vous a plu ? Pourquoi pas un bac biotope du haut Napo
Comment restituer ce concentré d’écailles du haut Rio Napo dans un aquarium ? Les plantes ne sont pas, ou peu, présentes, beaucoup de bois mais pas de végétation aquatique, tout au moins en saison sèche. Quelques grandes Echinodorus fleurissent en cette saison le long des berges mais seront immergées en saison des pluies ainsi que des nénuphars. En résumé : décor de racines, de galets et d’Echinodorus. Je n’ai pas mesurer les caractéristiques de l’eau mais elle est acide et chaude (au moins 26°). Quant aux poissons, ils faut absolument trouver un couple de Bujurquina, emblématique de ce haut Napo, un autre de Crenicichla de petite taille, des Ancistrus, quelques Pimelodus ou Pimellodella, des Astyanax (bimaculatus), des Triportheus et des Hemigrammus de relativement grande taille.
Au plaisir de vous retrouver dans la suite des aventures de Didier en Amérique du Sud.
Texte & photos : Didier Granet
📖 Cet article est paru dans AQYA n°1 (juillet 2025). Téléchargez le numéro complet en PDF.