Originaires des rivières de Bornéo, Betta albimarginata et Betta channoides sont deux superbes espèces aujourd’hui classées en danger. Souvent confondus en raison de leur forte ressemblance, ces discrets incubateurs buccaux exigent une maintenance rigoureuse et obligatoirement séparée. Découvrez le défi passionnant de leur élevage pour contribuer à leur sauvegarde.
Betta albimarginata versus Betta channoides
Le groupe albimarginata se compose de deux espèces, Betta albimarginata Kottelat & Ng, 1994 et Betta channoides Kottelat & Ng, 1994. Toutes deux nous proviennent de l’Indonésie, plus précisément de Bornéo, dans la province du Kalimantan Timur.


Origines géographiques
Betta albimarginata est connu uniquement du bassin de la rivière Sebuku dans le Kalimantan oriental (Timur), situé au nord-est de l’île. Des populations proches du bassin du Sesajap et du bas Mahakam pourraient représenter une espèce distincte, mais sont toujours considérées comme appartenant à B. albimarginata. Sa répartition restreinte et sa dépendance aux habitats forestiers acides soulignent sa grande vulnérabilité. La population la plus connue est celle de « Malinau ».
Betta channoides est endémique au bassin moyen de Mahakam, dans le Kalimantan oriental (Timur), situé au centre-est de l’île. Son aire de répartition est très limitée. L’espèce n’est observée que sur des zones très localisées, ce qui la rend vulnérable. Elle subit un fort déclin lié à la destruction des habitats forestiers acides. Les populations connues font référence aux zones ou villages de collecte comme Mujup, Muarapahu et Pampang.
Ces deux espèces sont classées par l’IUCN comme étant en danger (EN).
Présentation
Les deux espèces sont très colorées et se ressemblent fortement au point de pouvoir facilement les confondre. Si leur maintenance est identique, quelques différences les séparent d’où la nécessité absolue de les maintenir dans des bacs différents pour éviter toute hybridation possible.
Elles font partie de la famille des Osphronemidae, de la sous-famille des Macropodusinae dont est rattaché le genre Betta (Bleeker 1850). Ces poissons sont dotés d’un organe annexe de respiration appelé le labyrinthe qui permet aux poissons d’absorber le dioxygène de l’air atmosphérique. Ce dernier est formé de plaques osseuses recouvertes d’une membrane plissée et richement vascularisée par de nombreux capillaires sanguins permettant les échanges gazeux.
Au regard des légères différences morphologiques apparentes, surtout chez Betta albimarginata, il est important de ne pas mélanger les différentes populations géographiques afin d’assurer la conservation d’une seule et même souche génétique.

Description
Betta albimarginata exhibe un patron de coloration unique. Une marge blanche borde les nageoires impaires. S’ensuit une large zone sub-marginale noire, dont le bord extérieur est très net avec un bord intérieur qui contraste beaucoup moins avec la zone restante nettement rouge. La tête est noirâtre avec une bande verticale rouge-orangé entre l’œil et le début de l’opercule. Sa partie dorsale plus claire, jaune-grisâtre, est marquée de petits points noirs. Le corps brun rougeâtre est élancé avec notamment une tête pointue. Les nageoires pectorales sont transparentes et les nageoires pelviennes ont une pointe blanche qui se dégrade avec moins de contraste vers le reste de la nageoire qui est rouge. Il mesure entre 45 et 50 millimètres. Son espérance de vie est de trois ans.
Betta channoides mesure environ 45 millimètres avec un corps plus trapu et une tête plus compacte. Celle-ci est rouge, avec une large bande noire verticale sur le bord extérieur de l’opercule et la base des nageoires pectorales. Sa partie dorsale est ocre-brun marquée de gros points noirs. La gorge est noirâtre. Une bande sombre démarre sous l’œil pour atteindre le menton. La nageoire dorsale ne présente pas de trace noire. La marge digitale blanche des nageoires impaires est plus large que celle de Betta albimarginata et la couleur de fond du corps est d’un rouge plus éclatant. Son espérance de vie est similaire, environ trois ans.
Il est beaucoup plus difficile de faire la différence entre les femelles des 2 espèces qu’avec les mâles. La tête présente une forme d’ogive alors qu’elle est plus élancée chez B. albimarginata.




Biotope
Ces deux espèces se rencontrent dans des zones de rivières peu profondes dont le courant est lent, sous le couvert de la forêt parmi les racines et les feuilles reposant sur le fond. L’eau est souvent très ambrée. Ces poissons fréquentent plus le bord des rives que la zone de pleine eau. L’habitat comprend très peu de végétation aquatique, hormis des mousses et des plantes de berges.
Les paramètres physico-chimiques de l’eau donnent en moyenne un pH de 5.5 à 6, pour une température de 26-27 °C et une dureté inférieure à 3°KH.
La localité de Pampang pour B. channoides, présente un sol spécifique constitué d’oxyde de fer, ce qui a tendance à faire rougir tout l’environnement. L’eau douce qui y coule présente un pH de 5.5 à 6, une conductivité très faible et une température variant de 22 à 28°C.
Maintenance
Ces deux espèces sont paisibles, voire timides. Leur maintenance est difficile. L’aquariophile qui souhaite en assurer leur élevage doit s’efforcer de leur apporter les qualités d’eau qui leur conviennent. La présence de quelques Boraras, Rasbora ou Trigonostigma apportent un peu de mouvement dans l’aquarium et limite la timidité excessive des poissons. Certains individus marquent une agressivité relative ou une plus grande activité au sein d’un même groupe.

Un volume de 30 à 50 litres convient pour un couple. Une hauteur d’eau de 15 à 20 centimètres est amplement suffisante. Pour faciliter l’entretien du bac, certains éleveurs préconisent un bac nu, sans sol recouvert d’une épaisse couche de feuille de chêne et quelques fruits d’aulne pour acidifier le milieu. Une racine de tourbière assure le décor et quelques pieds de Microsorum pteropus, d’Anubias spp. apportent la touche végétale. Un tapis de surface composé de Ceratopteris thalictroides tamise la lumière apportant un effet rassurant bénéfique aux poissons.
Betta channoides demande une eau avec une petite concentration en ion ferrique.
Une filtration douce est réalisée à l’aide d’un pain de mousse alimenté par un exhausteur à air. Les paramètres à respecter sont un pH de 5.5 à 6, une T° de 25 à 27°C (différence jour-nuit), pour une conductivité inférieure à 150 S/cm². L’eau osmosée est prioritairement utilisée. Un filet contenant des granulés de tourbe permet de maintenir un pH bas et enrichir l’eau en acide humique.
Un changement d’eau une à deux fois par semaine est suffisant.
La nourriture se compose principalement de proies vivantes : daphnies, nauplies d’artémias, grindals, petites drosophiles, collemboles, mais aussi de petits vers de vase et certains poissons acceptent même de tous petits granulés adaptés aux Bettas.


Reproduction
Les deux espèces sont incubatrices buccales paternelles. Cette technique permet aux alevins d’atteindre leur complet développement avant d’être recrachés par les mâles qui les protègent dans leur bouche. C’est très souvent la femelle qui déclenche le frai en tamponnant les flancs du mâle. S’ensuit une parade au cours de laquelle on peut observer de faux enlacements pour enfin aboutir à la ponte. À chaque étreinte, 5 à 6 ovules sont expulsés, aussitôt fécondés par le mâle. C’est la femelle qui les prend en bouche avant de les recracher à son mâle.
Chez B. channoides « Pampang », il arrive que le mâle se place au-dessus de sa partenaire pendant l’échange des œufs. Chez les deux espèces, ils sont le plus souvent côte à côte ou de face.


Ce n’est que lorsque que les œufs, de 20 à 40, sont tous passés chez ce dernier, qu’une nouvelle ponte peut avoir lieu. Les œufs sont blanchâtres, d’une taille avoisinant les deux millimètres. L’incubation varie de 13 à 15 jours en fonction de la température du milieu. Les œufs se distinguent clairement au travers de la paroi bucco-pharyngienne du mâle tellement celle-ci est distendue.
À leur naissance, les alevins sont en mesure de manger des micro-vers, puis des nauplies d’artémias, bien rincés à l’eau douce. Les parents des deux espèces ignorent leurs alevins. La différence sexuelle est possible dès l’âge de deux ou trois mois, mais cela reste un casse-tête afin de déterminer les sexes. Dès que l’épuisette est plongée dans le bac, tous les poissons perdent leurs couleurs. Et le stress provoqué peut engendrer des sauts intempestifs hors du bac.


En conclusion
Voici deux espèces qui gagnent à être connues et qu’il est impératif de maintenir séparément. Compte tenu de leur situation délicate dans le milieu naturel, il est important de maintenir, reproduire et diffuser ces espèces afin d’assurer leur pérennité en aquarium et leur sauvegarde. C’est un beau challenge d’éleveur à réaliser.



Texte : Michel Dantec / Photos : Alain Leroy sauf mention contraire
Conserver et reproduire pour les générations futures
Maintenir sur le long terme une espèce demande un investissement en temps et en moyen. Afin de mettre en avant le travail de suivi des espèces, des éleveurs amateurs confirmés de la CIL-IBSC participent à un programme de sauvegarde et de parrainage en marge du cadre de l’élevage ex-situ mis en avant par la FFA, dont le projet de l’association a été retenu. Actuellement, une dizaine d’espèces sont concernées. Le but est de conserver les populations ciblées afin de pouvoir les mettre à disposition des scientifiques en vue de leur réintroduction dans un milieu naturel protégé, tel le programme en cours concernant Betta burdigala en Indonésie.
📖 Cet article est paru dans AQYA n°5 (mars-avril 2026). Téléchargez le numéro complet en PDF.