Voici l’histoire d’un ruisseau, un tout petit ruisseau au fin fond du Pérou, quelque peu sali par l’homme, dont les gouttelettes se jettent dans le rio Tambopora qui, lui, se jette dans le Madré de Dios qui lui-même termine sa longue course dans le rio Madera avant de finir dans l’océan Atlantique.
Après quelques jours à Iquitos, ville amazonienne par excellence, je me décide à repartir vers l’Amazonie péruvienne plus profonde, bien moins connue de notre monde aquariophile. Direction Puerto Maldonado, à l’extrême sud-est du Pérou, à quelques dizaines de kilomètres du Brésil. C’est la terre de Carlos Fitzcarrald dit Fitzcarraldo, ce célèbre baron du caoutchouc qui fit transporter à travers la forêt (c’était encore la forêt vierge et pleine d’indiens en 1880) un magnifique vapeur pour lui permettre de transporter ses balles de caoutchouc vers Iquitos en remontant le cours du Madré de Dios, la rivière de sa concession, puis du Rio Manu, araser une montagne et rejoindre le bassin de l’Ucayali par le Rio Urubamba et devenir richissime, sur le dos et le sang des indiens. Mais c’était comme ça à l’époque. Pour vous en rendre compte, visionnez le film éponyme de Werner Herzog, Fitzcarraldo, avec Klaus Kinsky (qui raconte cette histoire, fortement romancée et transposée de l’autre côté de l’Amazone).
Me voici donc à Puerto Maldonado, grande ville aux confins de l’Amazonie, sur la route des deux océans, reliant Lima (coté Pacifique) à Rio de Janeiro (coté Atlantique). Le pont franchissant le Madré de Dios, le plus long en portée d’Amérique du Sud parait-il, avec ses 850 mètres, est posé à Puerto Maldonado, à la confluence avec le Rio Tambopora. J’étais venu là, un peu par dépit, voulant tout d’abord, remonter entièrement le rio Ucayali, mais c’est une zone toujours aux mains des narco-trafiquants et du Sentier Lumineux, donc trop peu fiable pour un simple touriste. Le Rio Tambopora est célèbre pour sa réserve et ses falaises d’argiles couvertes de perroquets.


Mais quitte à être là, autant pêcher, tout en sachant que, hors réserve, tout est agricole. C’est le grenier à fruits du Pérou (avec la région d’Iquitos), de grands semi-remorques pleins de papayes vertes, ou de bananes, tout aussi vertes parcourent tous les jours les routes péruviennes. Mais il y reste quelques ruisseaux, les poissons m’intéressant ne se trouvent pas dans les grands fleuves, ni les rivières d’ailleurs. Il faut fouiner là où l’eau est rare et de faible profondeur.

Du fer à béton et un bout de tissu
Encore faut-il posséder le matériel nécessaire pour pêcher. La canne à pêche ne sert à rien, l’épuisette aquariophile non plus, la petite senne reste peu efficace, quant à l’épervier, même le plus petit, il n’est d’aucun secours dans si peu d’eau. Là, rien ne vaut le tamis à poissons. En fait, un rectangle en fer sur lequel est fixé un filet. Une pâle copie des tamis qu’utilisait Pierre Jauffret à Bélem. En guise de filet, j’avais trouvé en France (Marché Saint-Pierre à Montmartre) un tissu ajouré très solide pour 5 euros du mètre. Quelle en était son utilisation normale ? Mais comme piège à poissons, il s’avére très efficace. Quant au fer à béton, il suffit de traîner sur les chantiers et d’en demander un bout. Après quelques échecs communicatifs, je pus fabriquer mon cadre, en tordant le fer à béton entre deux parpaings. Il ne reste plus qu’à coudre le bout de tissu pour que le piège soit prêt.

Sous les ponts
Pour chercher un ruisseau sans connaître une région, il suffit de passer le pont et de regarder dessous. Donc, je trouve un chauffeur de taxi sympathique, et financièrement abordable. En route … Après quelques ponts, je trouve des apistos, des Aequidens, des Cichlasoma et de très jeunes Mesaunota accompagnés par de nombreux Characidés argentés. La technique du tamis à poissons est simplissime et efficace. Tu entres dans l’eau, tu repères un endroit où peuvent se cacher les poissons (herbes , feuilles mortes, galets, branches, bambous, voire détritus humains …) et tu ramasses le tout le plus vite possible. À plus grande échelle il suffit de penser à la technique du chalut. Tu retournes à la voiture tout crotté, les chaussures trempées mais tu t’aperçois que ton petit manège a intéressé ton chauffeur.

Sur la terre de Darwin
Donc, Dany le chauffeur, me propose de m’amener le lendemain dans une propriété (une petite ferme en fait) qui appartient à sa famille à une quarantaine de kilomètres de Puerto Maldonado. Le rendez-vous est pris.
Coup de chance, le lendemain, il fait beau, ce qui me change quelque peu du temps gris et pluvieux. Direction Darwin, c’est le nom de ce groupe de fermes, ça ne s’invente pas ! Après quarante kilomètres de la route trans-océanique puis quatre autres de piste entre bananiers et papayers à perte de vue, nous voici arrivés sur la ferme familiale qui, elle, ne produit pas de fruits, mais de la viande bovine. Un petit ruisseau y coule des jours heureux en traversant cette propriété et il y a plein de poissons de petite taille. Enfin une bonne information. La propriété est traversée par un petit ruisseau servant à toutes les tâches de nettoyage, en particulier la lessive, l’eau courante n’existant pas dans la maison. Ceci le rend peu avenant mais son débit est suffisant pour tout de même pour observer des poissons de petite taille.


Pataugeons donc. Dany et moi. Il a maintenant une double casquette, à celle de taxi vient s’ajouter celle de photographe. Les pieds dans la boue, le tamis bien en main, je racle le fond pour en extraire ces poissons si chers à notre passion. Nombre d’Hyphessobrycon nageant dans les 20 cm d’eau terminent sur les mailles du filet. Je n’en trouve malheureusement qu’une seule espèce. C’est normal, Mais j’espère y trouver aussi des Astyanax que j’ai pêché vingt kilomètres plus en avant. Je gratte, surtout autour des caches potentielles, des bouts de tissus par exemple. Et hop, un petit Hoplias malabaricus (20 cm), certainement l’ogre de ces eaux quoique je les soupçonne aussi de cacher quelques Crenicichla de petite taille (jeune ou nain, plutôt jeune) venant se repaître des Apistogramma et autres jeunes cichlidés. Le long des quelques centaines de mètres où je collecte, je trouve donc une vingtaine d’Apistogramma (certainement A. luelingi), quelques jeunes Aequidens tetramerus et Cichlasoma boliviensis (?), mais pas de Mesaunota. Plus intéressante est la pêche de Pyrrhulina vittata, ce petit characidé crayon qui vit caché dans les herbiers avec très peu d’eau. Plus intéressante encore est la découverte d’un Loricariidé (peut-être un Rineloricaria) dont je n’ai pas trouvé le portrait dans les recherches du docteur Araujo Flores, spécialiste des poissons de la partie péruvienne du Rio Madré de Dios. La découverte encore plus intéressante est celle de Rivulus cf. urophthalmus dans une flaque d’eau de moins de 1 cm de profondeur et remplie de déchets végétaux. Il y a peu de risques de prédation dans un trou pareil. Ce tamis à poisson est vraiment d’une efficacité redoutable. C’est tout du moins ce que doit penser mon chauffeur photographe au regard de ce que je ramène.






Les perroquets de la falaise d’argiles
Je ne suis pas venu que pour pêcher, mais surtout pour voir la falaise de Collca Chuncha, dite la falaise aux perroquets. Ils arrivent dès potron-minet et repartent à 9 heures, précis comme les coucous suisses. Magnifique que de voir ces centaines d’aras majestueux accompagnés d’autres centaines de perroquets verts. À couper le souffle.

L’aventure vous a plu ?
Pourquoi pas un bac biotope avec les espèces de l’Amazonie péruvienne pour restituer l’ambiance de ce ruisseau du lieu-dit Darwin dans un aquarium ?
Suggestion pour un bac de 240 litres (120×50 cm hauteur 40 cm) équiper d’une filtration de 500 l/h. La température sera proche de 25° dans une eau faiblement minéralisée au pH < 7. Le décor sera réalisé avec un enchevêtrement de racines et de quelques feuilles pour garnir le fond sableux. Elle pourra se compléter de morceaux de bambous. Naturellement il n’y a pas de plantes réellement aquatiques à cet endroit, mais quelques Echinodorus pourront agrémenter le bac avec éventuellement des espèces de plantes à tige similaires à la Cabomba carolininia (aujourd’hui interdite dans l’Union européenne).
- 7 ou 8 Apistogramma de type macmasteri (proche de luenlingi)
- 6 jeunes Mesaunota ou Aequidens calmes et de petite taille
- 10 Hyphessobrycon heterorhabdus
- 10 Pyrrhulina vittata
- Quelques Loricaria longs (ou un couple d’Ancistrus, j’en ai pêché ailleurs dans le haut bassin du Madré de Dios).
On peut y ajouter des Corydoras ou des Gasteropelicus qui se trouvent autour de Puerto Maldonado mais que je n’ai pu pêcher.
Au plaisir de vous retrouver pour la suite de mes aventures.
Texte et photos : Didier Granet
📖 Cet article est paru dans AQYA n°4 (janvier 2026). Téléchargez le numéro complet en PDF.