Bien se préparer à l’élevage de nos poissons

Scalaire veillant sur sa ponte et ses jeunes alevins en aquarium

Des reproductions réussies en aquarium, cela peut arriver bien plus vite que prévu… et sans même rien avoir planifié. Pour le néophyte, cela se traduit très souvent par quelques bébés guppys (ou autres ovovivipares) découverts inopinément et qui vont l’obliger à vite intervenir. Afin de ne pas se laisser surprendre, vous pouvez cependant choisir une autre option : vous préparer à cette éventualité, ou mieux, organiser à l’avance l’élevage de vos nouveaux protégés.

Vous n’aviez jamais envisagé voir vos poissons continuer à prospérer au-delà de leur seule existence, c’est-à-dire une seule génération ?

C’est pourtant possible avec de nombreuses espèces, du guppy jusqu’au discus, en passant par le danio zèbre et le scalaire, pour ne citer qu’eux.

Reproduction accidentelle

Il est tout à fait possible, pour ne pas dire inéluctable, que vos poissons se reproduisent sans que vous ayez fait quoi que ce soit pour favoriser cet heureux événement. Dans le cas des espèces ovovivipares qui sont parmi les plus populaires (guppy, platy, molly, xipho, qui mettent au monde directement des alevins, sans pondre d’œufs préalablement), les femelles sont bien souvent déjà gravides avant même d’arriver chez vous. Il n’est d’ailleurs pas rare que le changement de qualité d’eau causé par leur transfert dans votre aquarium, stimule l’alevinage pour les femelles les plus avancées.

Voilà comment, alors qu’on vient tout juste de démarrer son aquarium, on se retrouve au bout de 24 heures à peine avec une nuée d’alevins (bébés poissons) qui n’étaient pas attendus !

Pour vous préparer à cette éventualité, voici quelques conseils très faciles à mettre en pratique :

  • Ayez à l’avance une épuisette à mailles très fines, pour récupérer les petits avant qu’ils ne se fassent dévorer par les plus gros.
  • Un pondoir acheté dans le commerce peut permettre d’isoler les alevins pendant les tous premiers jours, en les laissant dans l’aquarium d’origine. C’est une solution qui ne doit être que temporaire (mais qui peut être utile). À cause de son exiguïté, il est impossible d’y maintenir correctement des poissons très longtemps.
  • Vous voulez élever correctement vos petits protégés ? Si vous maintenez des espèces prédatrices, vous n’aurez pas le choix, l’achat d’un aquarium d’environ 20 litres entièrement équipé vous sera indispensable pour élever vos alevins.
  • Pour nourrir les nouveaux venus, vous pouvez initialement écraser des flocons ou des granulés destinés habituellement aux adultes. Les jeunes guppys ou autres platys sont en général assez gros pour se satisfaire de ce type d’aliment en dépannage, en revanche, les petits ovipares peuvent être bien plus exigeants. Le mieux étant de vite acheter une nourriture préparée à destination des alevins chez votre détaillant aquariophile. Pourquoi ne pas prévoir un élevage d’anguillules du vinaigre, d’un coût modéré et non chronophage, afin de ne pas vous laisser surprendre.

Si l’élevage des guppys ou des xiphos n’a déjà plus aucun secret pour vous, peut-être aurez-vous l’intention de vous lancer dans la reproduction de poissons ovipares plus précisément ovulipares, c’est-à-dire qui pondent des ovules aussitôt fécondés par le mâle. À ce propos, on distingue plusieurs catégories d’espèces qui :

  • disséminent leurs œufs (en eau libre, sur le feuillage des plantes, etc.) et qui bien souvent ne s’en occupent pas.
  • déposent des œufs adhésifs sur un substrat à découvert (le discus et le scalaire, par exemple) ou caché (de nombreux Apistogramma) et qui protègent leur ponte.
  • abritent leurs œufs dans un nid de bulles (le combattant, par exemple).
  • pratiquent l’incubation buccale (les œufs sont couvés dans la bouche, avec de nombreux exemples chez les Cichlidés notamment et certains Labyrinthidés).
Aquarium peuplé de guppys avec un pondoir pour protéger les premiers alevins
Cet aquarium vient d’être peuplé avec des guppys et déjà un pondoir est utilisé pour protéger les premiers alevins. Photo : Sylvain Collette
Femelle guppy gravide prête à mettre bas ses alevins
Femelle guppy et ses alevins, protégés de l’appétit des autres occupants du bac. Photo : Sylvain Collette
Femelle guppy isolée dans un pondoir du commerce
Femelle guppy prête à pondre.
Danio rerio frankei dispersant ses œufs sur le sol de l'aquarium
Les Danio rerio frankei éparpillent leurs œufs sur le sol et les dévorent si possible.

L’incubation des œufs

Qu’il s’agisse d’œufs laissés sans soin (cas des espèces disséminant leurs œufs) ou retirés à leurs géniteurs (si par exemple un couple de scalaires dévore systématiquement sa ponte), il faut parfois recourir à ce que l’on baptise l’incubation artificielle. C’est-à-dire que vous allez créer les conditions favorables à la future éclosion des œufs. Il ne suffit pas de récupérer la ponte et de la mettre dans un récipient pour que celle-ci puisse éclore : développement de moisissures, manque d’oxygénation ou autres événements peuvent sérieusement compromettre le bon développement des embryons, voire les tuer. Quelques astuces permettent cependant d’empêcher l’apparition de ces effets néfastes.

Un petit filtre, ou encore un diffuseur d’air provoquant un léger mouvement de l’eau empêchera les sédiments de se déposer sur la ponte évitant ainsi le développement des moisissures. S’il s’agit d’œufs adhésifs regroupés au même endroit, le diffuseur doit être placé juste à côté, mais jamais les bulles ne doivent les toucher directement. Celles-ci se logeraient entre les œufs, les faisant mourir.

Ces dispositions ne doivent pas intervenir lorsque l’on incube artificiellement des œufs de constructeurs de nid de bulles (betta ou gouramis, par exemple).

Un antifongique, normalement disponible dans tout commerce aquariophile, est également recommandé pour empêcher le développement de mycoses souvent fatales. Les œufs blancs, quand c’est possible, sont éliminés à l’aide d’une pince à épiler ou pipette… à manier avec dextérité et patience !

Dernier point quant à l’incubation : pour certains tétras (néons, tétras fantômes, etc.), la ponte est hypersensible à la lumière et risque d’être entièrement perdue. Il faut donc éteindre l’éclairage durant non seulement la période d’incubation, mais aussi souvent durant les premiers jours de nage libre des alevins. Il faut également couvrir l’aquarium pour assurer une obscurité quasi totale.

Certains recommandent de masquer les vitres à l’aide de papier épais… mais un « vieux torchon », de grande taille, recouvrant entièrement l’aquarium, est souvent bien plus pratique. L’avantage étant que l’on peut toujours en soulever un coin, et éclairer si besoin à la lampe de poche (attention si vous utilisez plutôt celle d’un téléphone portable, car la lumière produite par les LED est parfois très vive), pour contrôler le bon développement de la ponte. Lorsque la nage libre intervient, on relève graduellement les pans du torchon pour apporter la luminosité nécessaire aux alevins qui commencent à chercher leurs proies dans l’aquarium.

Femelle discus nettoyant ses œufs déposés sur un substrat
Femelle discus nettoyant ses œufs.
Mâle combattant veillant sur ses alevins sous un nid de bulles
Mâle combattant protégeant ses alevins.
Mâle Betta albimarginata pratiquant l'incubation buccale de ses œufs
Mâle Betta albimarginata incubant ses œufs. Photo : Alain Leroy CIL-IBSC
Incubateur artificiel oxygéné par un exhauteur pour faire éclore une ponte
Le courant d’eau généré par l’exhauteur oxygène efficacement les œufs dans cet incubateur artificiel.

L’éclosion

Votre intervention n’est pas vraiment nécessaire lors de l’éclosion des œufs. Pour certains Cichlidés, comme le scalaire ou des Loricariidés comme Sturisoma spp., il est parfois nécessaire d’aider les larves à sortir de leur chorion (coquille d’œuf) délicatement. Par exemple, en orientant avec précision le faible rejet du filtre ou le diffuseur d’air. Le cap jusqu’à la nage libre est fréquemment synonyme de forte mortalité, les jeunes poissons restés au sol se retrouvant dans un milieu à forte concentration de bactéries ou encore peu propice au renouvellement de l’eau. Ainsi, même en bac d’ensemble, il est souvent préférable de laisser les parents s’occuper de leurs jeunes le plus longtemps possible. Malgré toute notre bonne volonté, il est difficile d’arriver à les égaler dans les soins qu’ils accordent à leur progéniture.

Évidemment, dans le cadre de l’aquarium d’ensemble, le succès peut dépendre de la prédation (parfois bien trop efficace, hélas) exercée par les autres occupants du bac. Si vous craignez que les alevins soient vite mangés une fois la nage libre atteinte, prélevez-les donc juste la veille. Quand il est trop difficile de prévoir avec précision la nage libre, assurez-vous que les alevins aient développé leur bouche, yeux et nageoires, avant de les soustraire aux parents (et à la prédation !). À ce stade de développement, ils sont souvent tirés d’affaire.

Larve de gourami miel Colisa chuna venant d'éclore
Larve de gourami miel (Colisa chuna) qui a éclos il y a quelques heures à peine. Remarquez que les yeux, les nageoires et la bouche ne sont pas encore totalement formés. Photo : Philippe Chevoleau
Jeunes alevins d'Ancistrus résorbant leur sac vitellin
Ces alevins d’Ancistrus vont résorber leur sac vitellin en 4 à 5 jours avant de s’alimenter.

Premières nourritures

La prise d’aliments correspond souvent, chez les ovipares, à la nage libre, qui peut être immédiate chez certains (de nombreux killis, par exemple), comme n’intervenir qu’une dizaine de jours plus tard (poissons-abeilles, Mogurnda, etc.). Comme déjà dit, les petits ovovivipares (platys, guppys, xiphos, mollys…) sont capables de s’alimenter dès la naissance.

Les nauplies d’artémia sont recommandées pour l’élevage des alevins. Certains peuvent les ingurgiter dès la naissance (« ovovivipares », Cichlidés, Anabantoïdes pratiquant l’incubation buccale, etc.). Mais attention : chez certaines espèces, l’absorption de coquilles mélangées avec les nauplies peut provoquer des occlusions intestinales. Il est important de limiter les restes de coquilles. La consommation excessive de cette alimentation riche en protéines provoque aussi de graves dégâts chez les larves dont le système digestif n’est pas tout à fait prêt pour assimiler ce type d’aliment. Pour de nombreux Cichlidés, il est préférable d’attendre au moins 24 heures, le temps que les alevins aient pu absorber d’autres nourritures et faire ainsi travailler leur système digestif.

Alternative pour les premières 24 heures (et même après pour les plus petits alevins, comme ceux de danios, Tanichthys, bettas, gouramis, etc.) : utiliser des poudres micronisées à base de spiruline. Elles ont un fort pouvoir appétant, et il est donc rare que les alevins les dédaignent !

On peut décider de réaliser des cultures de proies vivantes dont il est aisé de se procurer une souche auprès d’aquariophiles passionnés ou via internet. Cela vous demande une petite préparation au préalable. Le délai de production varie suivant les espèces, de quelques jours pour les micros vers à 2 ou 3 semaines pour les anguillules du vinaigre.

Quelle que soit l’alimentation, il vaut mieux distribuer peu (suffisamment tout de même, afin que tous les petits aient à manger), mais souvent, idéalement toutes les 2 heures. Il ne faut pas oublier de répartir la nourriture dans tout l’aquarium.

Alevins d'Ancistrus accrochés à une feuille en résorbant leur sac vitellin
Il est préférable d’attendre encore une journée avant de retirer ces alevins à leur mère.
Collecte de nauplies d'artémias dans un tamis pour nourrir les alevins
Collecte de nauplies d’artémias dans un tamis.
Alevins de m'bunas et d'Ancistrus mangeant des comprimés de nourriture au sol
Ces alevins de m’bunas et d’Ancistrus mangent facilement les comprimés de nourriture quand ils sont au sol.

Entretien de l’aquarium

Quand on a obtenu une centaine de jeunes alevins, il est essentiel d’apporter un soin particulier à l’hygiène du bac : des changements d’eau, parfois quotidiens (cas typique chez bon nombre d’espèces de Corydoras), peuvent se révéler indispensables. Un système de goutte-à-goutte, même rudimentaire (une cuve au-dessus de l’aquarium dont l’eau est aspirée à l’aide d’un simple tuyau à air muni d’un robinet qui règle le débit), permet des renouvellements d’eau sans stresser les jeunes poissons. Si vous utilisez l’eau de conduite, celle-ci aura été préalablement vieillie et débarrassée de son chlore ou autre produit d’assainissement grâce aux conditionneurs d’eau disponibles dans le commerce aquariophile. L’eau sale peut être siphonnée à l’aide d’un tuyau à air, dans le bac d’élevage. Cela est plus facile pour aspirer les déchets au fond sans trop risquer de prélever les alevins. Par contre, vu le faible débit, le temps paraît beaucoup plus long ! L’élevage est donc une affaire de patience…

Le tri

Au fur et à mesure de la croissance des jeunes, on peut observer une grande différence de taille d’un individu à l’autre ce qui entraîne souvent du cannibalisme, les plus grands dévorant les plus petits. Cette différence de taille est généralement due à des carences difficiles à prévoir et pallier. Il est néanmoins possible de réduire ces inconvénients en triant simplement les alevins selon leur taille, et en leur offrant un volume adéquat.

L’équipement des bacs d’élevage doit toujours rester rudimentaire : une bonne filtration, un chauffage et éventuellement un éclairage. Beaucoup d’amateurs ne mettent aucun décor et surtout aucun substrat (sable), ce qui permet de siphonner les déchets plus facilement. Ceci étant dit, rien ne vous empêche de rajouter quelques plantes en pot (ou en plastique, que vous aurez lestées), afin d’offrir quelques refuges appréciés. N’oublions pas que le stress est un facteur important de déclenchement de maladies, ou tout simplement la cause de sérieux problèmes psychologiques. Inutile de transformer nos poissons en poulets de batterie !

Avec ces quelques conseils, nous espérons que cela vous aidera pour vos premières « repros ».

Alevins de gouramis perlés Trichogaster leerii de tailles différentes issus d'une même ponte
Ces alevins de gouramis perlés (Trichogaster leerii) sont tous issus de la même ponte malgré leur différence de taille.
Jeunes alevins de mollys à l'abri du Ceratophyllum demersum
La protection qu’offre le Ceratophyllum demersum permet aux jeunes alevins de mollys d’échapper à la prédation des parents.

Nous attendons vos retours d’expériences avec enthousiasme et curiosité. L’aquariophilie étant plurielle, nous sommes certains que vous aurez d’autres astuces, parfois très originales à nous communiquer et partager avec la communauté aquariophile. Vos expériences pourront être très utiles aux nouveaux venus qui souhaitent se lancer, à leur tour, dans l’élevage des poissons d’aquarium.

Un grand merci à Giovanni et Uan de Siam Aquarium pour l’aide apportée à l’illustration de ces pages ainsi que pour l’accueil dans leur centre d’élevage et d’exportation.

Texte : Philippe Chevoleau. Photos : Frédéric Fasquel (sauf mentions contraires).


📖 Cet article est paru dans AQYA n°2 (septembre 2025). Téléchargez le numéro complet en PDF.

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