Le Rio Araguaia, le paradis caché des loricaridés

Il y a près de trente ans, une expédition sur les rives de l’imposant Rio Araguaia nous plongeait au cœur du Brésil sauvage, à la recherche, de jour comme de nuit, de loricaridés et de quelques autres espèces de poissons. Une exploration fascinante d’un biotope amazonien d’une richesse exceptionnelle, entre rapides dangereux, nuits en hamac et pêches à l’épervier ou en apnée avec les communautés locales : revivez cette mémorable épopée aquariophile.

Vue générale du Rio Araguaia au Brésil
Le Rio Araguaia est l’une des plus grandes rivières du Brésil, qui rejoint le Rio Tocantins.

En route vers San Juan de Araguaia, un village de pêcheurs

C’est une vieille histoire, 1997, nous étions jeunes, Pierre avait plus de soixante-dix ans ; aujourd’hui, il en aurait plus de cent. Quant à moi, j’en avais alors quarante. Direction donc l’Araguaia, cet affluent du Rio Tocantins, lui-même affluent de l’Amazone. Même après quatre mois de saison sèche, l’autre rive semble si éloignée que ce petit géant nous impose d’emblée le respect, sans encore savoir qu’il fait plus de quarante mètres de profondeur en cet endroit.

Je suis là pour écrire un reportage et éventuellement ramener quelques cichlidés ; Pierre Jauffret est là pour d’autres raisons : remplir ses caisses et bandèches (grandes bassines rectangulaires empilables qui sont plutôt utilisées en charcuterie) de loricaridés et les ramener à Belém, car à cette époque il est exportateur pour nos poissons d’aquarium.

Combi VW utilisé pour le transport des poissons
Le combi VW sert aussi au transport des poissons.
Hameau de pêcheurs au bord de l'Araguaia
Le hameau de pêcheurs au bord de l’Araguaia.

Après avoir rempli deux bandèches de centaines de Corydoras pêchés dans les entrelacs des eaux du haut Rio Moju, le combi VW de Pierre, lesté de 48 bandèches, de nombreuses caisses en polystyrène, d’une bouteille d’oxygène, sans oublier tous les types de filets et quelques tamis, nous franchissons enfin le monumental pont reliant les rives droite et gauche du Rio Tocantins. Deux jours de voyage et, après la ville de Marabá, un dernier bout de piste nous mène à San Juan de Araguaia où une famille de cabocles nous offre l’hospitalité. L’avant-toit de la cabane est amplement suffisant pour accrocher nos hamacs.

Le long des berges et de nuit

Dans le hameau où nous posons nos sacs et filets, nous avons toute l’aide nécessaire, avec des enfants à qui nous avons fourni des masques et des épuisettes, et des adultes pour jeter les éperviers. Sans eux… pas grand-chose à capturer, le coffre de ma Twingo aurait suffi. Dans les rochers à fleur d’eau, des bancs de characidés particulièrement vifs nous narguent : impossible de les attraper, sauf à la senne et de nuit.

Exodon paradoxus, tétra prédateur
Exodon paradoxus est un tétra prédateur agressif.
Zones de stockage des poissons au bord du fleuve
Réalisation de zones de stockage au bord du fleuve.

Une vingtaine de ces magnifiques Exodon sont stockés dans un des bassins que nous avons construits à l’aide de filets et de quelques bouts de bois. Le lendemain matin, ils se sont tous agressés et nous mordent dès que nous plongeons les mains dans leur prison. Heureusement, nous avons pêché d’autres characidés nageurs tout aussi vifs mais plus à même de supporter leurs congénères, et qui seront emportés tout comme ces fuseaux d’argent que sont les Hemiodopsis argenteus. Ils tiennent compagnie à des Semaprochilodus taeniurus, deux espèces de Leporinus et des Metynnis hypsauchen.

Mais où sont les cichlidés ?

Les pêcheurs ramènent dans les mailles des éperviers de nombreux acaris (nom local des loricaridés) et quelques cichlidés que je m’empresse de photographier. Cela nous permet de comprendre qu’ils ne vivent pas en bordure de rivière, dans les zones de broussailles ou trop accidentées, mais plutôt sur des fonds relativement dégagés, de type sablonneux.

Leporinus cf. nigrotaeniatus
Leporinus cf. nigrotaeniatus.
Épervier de pêche contenant des loricaridés
Épervier avec des loricaridés.

Des berges dégagées, les éperviers piègent Aequidens tetramerus, Heros appendiculatus, Hypselecara temporalis ou Geophagus surinamensis. Dans les rapides, ces mêmes éperviers emprisonnent plutôt Retroculus lapidifer et Crenicichla cf. jegui. Quant à Cichla cf. temensis, il est ramené de l’une ou l’autre des deux zones.

Mais point de petits cichlidés : il faut les chercher le long des berges et des broussailles. Il suffit de descendre le courant, épuisette à la main, masque devant les yeux et tuba dans la bouche. Un enfant me suit avec une bandèche flottante. Le sable se trouve à 50 cm environ. Si j’accepte de troubler l’eau et non de remonter le courant, c’est tout simplement pour réveiller les éventuelles raies qui s’enterrent dans le sable. Elles représentent le seul vrai danger de l’Amazone : le venin de leurs dards est particulièrement douloureux et la plaie qu’ils infligent s’infecte rapidement, pouvant finir en septicémie.

Biotodoma cupido, petit cichlidé grégaire
Biotodoma cupido est un petit cichlidé grégaire.

Nous trouvons de nombreux couples de Crenicichla espacés de deux mètres environ, difficiles à attraper car ils s’enfoncent dans les broussailles dès l’apparition des épuisettes, ce qui se traduit par une dizaine de prises seulement. Dans cet environnement, il y a aussi des Biotodoma qui sont impossibles à piéger de jour.

J’attends la nuit, où j’en capture quelques-uns avec des Aspidoras (A. pauciradiatus), des pimélodidés, des auchenipteridés et une petite anguille (Synbranchus marmoratus). Et pour en terminer avec les Crenicichla, j’attrape un C. cametana dans les rapides en bord du village. Quelques clichés plus tard, je le remets dans ses rochers protecteurs car il est sans intérêt pour l’exportation comme pour l’alimentation.

Aspidoras pauciradiatus
Aspidoras pauciradiatus.
Crenicichla cametana
Crenicichla cametana.

Et dans les mares provisoires ?

De l’autre côté de la berge se forment, en saison sèche, des zones d’eau morte ou en liaison très limitée avec le fleuve Araguaia. Ces bassins de rétention sont peu profonds, peu oxygénés, et voient leur température fortement fluctuer (de 22 à 34 °C entre la nuit et le jour). Je trouve quelques characidés nageurs du groupe Moenkhausia, mais surtout des géophagiinés juvéniles qui s’avérèrent être des Retroculus lapidifer. L’oxygénation y est minimale pour cette espèce de courant rapide, mais la nourriture est présente à volonté (larves d’insectes) avec un minimum de concurrence, et la protection est maximale car il n’y a pas de prédateurs.

Retroculus lapidifer adulte
Retroculus lapidifer adulte.

Et maintenant la pêche aux acaris

Dans le langage cabocle, les acaris sont les loricaridés qui ressemblent aux plécos ou aux Ancistrus. Ces espèces représentent leur principale nourriture d’origine animale. Tous les autres membres de cette famille en sont exclus : les Farlowella trop longs, les Otocinclus trop petits, les Rineloricaria trop plats.

En parlant de nourriture, notre vie, au bord de l’Araguaia, s’écoule entre pêches de jour comme de nuit et deux allers-retours journaliers au gros village de San Juan — car nous sommes dans un hameau à 2 km en aval — pour y manger l’éternel poulet-riz-manioc. Plongées dans l’eau le jour, et la nuit plongée dans les hamacs où le sommeil nous gagne rapidement.

Zone rocheuse du Rio Araguaia propice à la pêche des loricaridés
Zone rocheuse dans le lit du Rio Araguaia, propice à la pêche des loricaridés.
Coucher de soleil sur le Rio Araguaia
Coucher de soleil sur le Rio Araguaia.

Il faut dire que la fatigue des pêches est telle que nous tombons dans les bras de Morphée dès l’installation dans le hamac. Il faut avouer que la pêche aux acaris, allongés dans les rochers qui bordent la rive, est particulièrement sportive. Masque et tuba, baskets aux pieds bien calés dans les rochers, épuisette à la main, allongé prêt à attraper le loricaridé que l’autre main débusque d’entre les failles. La force de l’eau est telle qu’elle nous retourne de temps en temps. Quant aux pêches de nuit, c’est en marchant dans ces mêmes rochers, une main en troisième appui, l’autre armée de l’épuisette et une puissante lampe torche fixée à la tête, que nous tentons de les attraper.

Nuit passée en hamac au bord de l'Araguaia
Les nuits se passent en hamac.

La pêche, traditionnellement, au niveau du Rio Araguaia, s’effectue à l’aide de cet épervier que l’on voit s’envoler dans tous les pays tropicaux du monde. Les pêcheurs en apnée utilisent un rudimentaire masque de soudeur se remplissant petit à petit d’eau. Les meilleures prises se font à deux mains, en commençant par attraper la tête. En effet, si l’on attrape l’acari par la queue, sa puissance musculaire est telle qu’en s’agitant, il se casse généralement la colonne vertébrale, ce qui n’est pas gênant pour le manger mais très préjudiciable pour l’exportation. Ainsi, entre les différentes techniques de pêche, une trentaine d’espèces est observée et une vingtaine photographiée. Elles sont classées en fonction de leur surnom cabocle.

Pseudacanthicus serratus (L24)
Pseudacanthicus serratus (L24).

Les acaris bananes

Il s’agit, dans le langage coloré des cabocles, de tous les acaris au corps gris ponctué de noir. Le plus représentatif est Hypostomus cf. emarginatus (L11). Les plus grands spécimens mesurent plus de 40 cm. D’autres acaris bananes sont ramenés par les pêcheurs, moins effilés et à la peau plus granuleuse (L12 peut-être). Un autre de ce groupe est ramené à un seul exemplaire : il possède des crochets très marqués tout le long de la ligne latérale, comme ceux du groupe des Acanthicus. Le L130, Hypostomus sp. San Juan, plus haut que le L11, fait aussi partie de cette appellation vernaculaire, tout comme les petits L36 et d’autres spécimens trouvés à l’unité. Ces différences ne sont-elles pas dues à l’excitation sexuelle des loricaridés des grands fonds ? Leur manière de se comporter sexuellement soulève plus de questions qu’elle n’apporte de certitudes.

Hypostomus cf. emarginatus (L11)
Hypostomus cf. emarginatus (L11).
Hypostomus sp. similaire à L12
Hypostomus sp. similaire à L12.
Hypostomus sp. (L36) juvénile
Hypostomus sp. (L36) juvénile.

Sans oublier les petits acaris à fond gris et taches noires, tels le LDA 75. Cette petite espèce (moins de 15 cm) doit être considérée comme courante dans la zone de collecte tant elle est pêchée par les enfants ou de nuit à la lampe, mais jamais à l’épervier.

Les acaris tigres

Ces petits loricaridés du genre Peckoltia doivent leur surnom non pas à leur agressivité, mais à l’analogie avec la robe marbrée du jaguar. Ces petits loricaridés que sont L049 et L134 se pêchent relativement facilement de nuit, entre 3 et 5 par demi-heure, temps maximal d’une pêche de nuit. Résister au courant est très physique et non sans risque de renversement.

Peckoltia sp. similaire à L49
Peckoltia sp. similaire à L49.

Les acaris noirs

Il s’agit de petits loricaridés, noirs comme leur nom l’indique. L30, L34, L185 et L56 sont les poissons les plus ramenés par les enfants. L30 diffère des deux autres par une légère ponctuation blanche. L34 possède de très longs filaments sur le museau. Mais il faut le regarder par au-dessus, car il montre une tête beaucoup plus large que les autres.

Parancistrus sp. (L30)
Parancistrus sp. (L30).
Ancistrus raniculus (L30)
Ancistrus raniculus (L30).

Quant à L56, Parancistrus aurantiacus, il est généralement noir, mais des spécimens ayant servi à la description devaient posséder des traces dorées, d’où son nom d’espèce. Le graal, c’est l’acari Georges, la phase entièrement jaune qui doit son surnom au prénom d’un pêcheur albinos du village. Pierre Jauffret a constaté, sur la centaine de Parancistrus aurantiacus (L56) qu’il a collectés, que les couleurs, tant jaune d’or que noires, ne sont nullement définitives et ne dépendent pas de l’alimentation, de la reproduction ou d’une variation génétique telle que l’albinisme.

Parancistrus aurantiacus (L56) phase normale
P. aurantiacus (L56), phase normale.
Parancistrus aurantiacus (L56) phase jaune
P. aurantiacus (L56), phase jaune.
Parancistrus aurantiacus phase jaune de profil
P. aurantiacus, phase jaune de profil.

Un exportateur d’Altamira a installé une toute petite succursale dans le village pour récupérer toutes les raies trouvées par les pêcheurs ; il n’y aura donc pas de raies à acheter pour Pierre.

Et maintenant, retour vers Belém

Local d'un exportateur de raies du Rio Araguaia
Local d’un exportateur pour collecter les raies du Rio Araguaia auprès des pêcheurs locaux.
Baryancistrus niveatus (L26) adulte
Baryancistrus niveatus (L26) adulte.

Quelques très grands spécimens iront à l’Aquarium du parc del Bosqué à Belém, dont des Baryancistrus L18 et L26, difficiles à transporter vivants car bardés de longues « aiguilles » fines et acérées autour de la bouche et le long des nageoires latérales, capables de tout percer. Le combi chargé de tous ces poissons, il nous faut rentrer rapidement, en rejoignant au plus vite la route Rio Belém.

L’aventure vous a plu ? Pourquoi pas un bac biotope du Rio Araguaia avec des loricaridés

Pour restituer l’ambiance de ce biotope dans un aquarium, voici plusieurs propositions.

Bac de 240 litres (120 × 40 cm, hauteur 50 cm) équipé d’une filtration de 1000 l/h et une température de 26 °C.
Le décor : racines, galets de tailles différentes, sable fin.
Des plantes éventuellement : grandes Echinodorus, Vallisneria.

  • 1 couple de Crenicichla nains
  • 1 couple de Heros appendiculatus
  • Un petit groupe de Biotodoma cupido
  • Quelques acaris tigres (Peckoltia L049, L134)
  • Quelques Moenkhausia pour créer du mouvement
Retroculus lapidifer, adapté à l'eau vive
Retroculus lapidifer est adapté à l’eau vive.

Bac de 720 litres (200 × 60 cm, hauteur 60 cm) équipé d’un filtre puissant de 1500 l/h et d’un brassage de 2000 l/h.
Le décor : grandes souches, sable grossier, galets de toutes tailles.

  • Un couple de Retroculus lapidifer
  • Un couple de Crenicichla cametana
  • Un couple d’Hypselecara temporalis pour une zone plus calme
  • 4 à 6 Leporinus tigrinus (à défaut L. pellegrinii ou L. maculatus)
  • 1 Hypostomus cf. emarginatus (L11) et 1 L161
  • 1 Pseudacanthicus serratus (L24)
  • 1 Panaque cf. nigrolineatus

Au plaisir de vous retrouver pour la suite de mes aventures.

Texte et photos : Didier Granet.


📖 Cet article est paru dans AQYA n°7 (août-septembre 2026). Téléchargez le numéro complet en PDF.