De Calcutta au Bangladesh, embarquez pour un voyage de deux mois à travers les États méconnus de l’Inde du nord. Équipé d’une simple épuisette, Didier explore les eaux du Brahmapoutre et les marchés locaux à la recherche de nos poissons d’aquarium (Colisa, Badis, Channa). Entre techniques de pêche traditionnelles et rencontres culturelles, ce carnet de route dévoile la richesse et les fragilités écologiques de ces biotopes fascinants.
Une boucle de Kolkata à Kolkata, la Calcutta anglaise, au travers des sept sœurs, ces petits états indiens oubliés des touristes, coincés entre Tibet, Birmanie et Bangladesh. Comme toujours, avec un sac minimaliste, un minuscule lancer, une épuisette triangulaire pliable et un tamis bricolé. Deux mois entre voyage et un peu de pêche, d’un bus à l’autre, d’un sumo à l’autre, le long du Brahmapoutre puis vers les montagnes birmanes pour terminer au Bangladesh et dans les Sundarbans à la recherche du tigre du Bengale.
Calcutta, cette ville foutraque, dense, intense, pauvre mais si attachante. Calcutta point de départ de ce petit tour dans l’Inde oubliée.
Direction Gwahati, la capitale de l’Assam, ville le long du Brahmapoutre, monstrueux fleuve drainant toutes les eaux de mousson de l’océan indien arrosant l’Himalaya tibétain.
En Inde, étrangement, pour voir les poissons pouvant être maintenus en aquarium, il ne suffit pas de pêcher, il faut aussi aller dans les marchés. En effet ici, les poissons de toutes tailles se mangent, donc direction le marché. Je ne trouve pas grand-chose de petit cette fois-ci.



Il faut dire que ce géant des eaux, le Brahmapoutre, ne prédispose pas à trouver Colisa et autres petites espèces. Ici, on peut acheter quelques Anabas vivants et des Mastacembelus, mortes elles. Pas de petites espèces ! Si, mais séchées. On y observe également ces envahisseurs tropicaux que sont les tilapias et plus surprenant des pacus, ces cousins des piranhas aux grosses molaires. Étonnant !!!
Traversons donc le grand fleuve. Un téléphérique en relie les deux rives, autant le prendre, ne serait-ce que pour le point de vue tout en hauteur. Le retour se fera en ferry, plus sympa. À la descente, dans la campagne j’observe la présence de quelques petites zones potentielles de pêche dans une eau stagnante, bien marronasse d’ailleurs. J’essaye avec la grande épuisette tout en observant un pêcheur à l’épervier.
Bon, jolie petite récolte : des Colisa sota, des Aplocheilus, deux petites espèces de perches de verre (Centropomidés), des Garra (G. lamta) et des Barbus, mais aussi des butidés et de jeunes Channa. Trois ans plus tard je retrouverai le même décor : une extraordinaire barque en tôle ondulée, toujours à la même place.



Kaziranga, la réserve aux mille rhinocéros
Kaziranga est mondialement célèbre pour sa magnifique réserve en rive gauche du Brahmapoutre. Nous sommes en saison sèche, les eaux sont pourtant impressionnantes. En saison des pluies, les plaines aux alentours sont toutes inondées ce qui provoque une transhumance verticale au sein de cette immense réserve naturelle. Ici, outre le millier de rhinocéros, il y a de nombreux buffles, éléphants, antilopes simbars, des loutres et autres. Je croise également un cobra royal et de très nombreux oiseaux dont un grand kalao (Buceros bicornis).
Revenons à nos poissons. Petite balade aux alentours du village de Kohara, une des portes d’entrée du parc. Je trouve un petit ruisseau pour y plonger mon épuisette triangle. Trois pêcheurs sont devant moi, leur technique est basée sur la patience. Après avoir choisi une plage sans obstacle (racine, herbe, pierres…) ils plantent des branchages afin de former un buisson dense. Quelques temps plus tard (un mois peut-être, deux plus certainement), encerclement de cette plage avec une senne que l’on rapproche doucement de cet amas de branchages. Ceux-ci sont retirés pour ramener doucement les mailles du filet vers la berge et ramasser tous les poissons, des plus petits, les plus nombreux, aux plus grands.


De nombreuses espèces sont capturées, Anabas testudineus, Colisa labiosa et sota, Nandus nandus, Badis badis, des Macrognathus spp., des cyprinidés et autres plus grands poissons comme Channa striatus par exemple, rares cependant. Beaucoup de travail pour un piètre résultat, quelques kilos de poissons seulement.


Majuli, la grande île plate
Ce serait, parait-il, la plus grande île fluviale du monde, peut-être ou pas. Uniquement en haute saison des pluies sinon, disons qu’elle est rattachée à la rive droite du Brahmapoutre. L’île est plate ce qui est idéale pour un cycliste, de plus la conduite des voitures est très zen pour eux. Les seules grimpettes sont les ponts franchissant les nombreux petits bras d’eau, ridules du Majuli.
Je pêche dans la rizière, tamis et épuisette triangulaire à la main. Dès potron-minet, à l’heure où la brume se déchire en lambeaux. Je ne suis pas seul et l’on me vient en aide. Petite récolte cependant, de nombreux Colisa (sota, fasciata, labiosa), de jeunes Channa, nombre de frêles cyprinidés mais aussi quelques Badis badis.


De bon matin, toujours à vélo, j’observe au loin une dizaine de pêcheurs tirant un grand filet autour d’un enchevêtrement de branchages, j’imagine que c’est la même technique qu’à Gwahati mais à l’échelle « industrielle ». Je me dirige vers eux, leur accueil est sympathique mais je ne suis pas sûr que ma démarche soit comprise. Ils s’amusaient à me voir errer entre eux, trier et photographier toutes les espèces, surtout les petites, les nommer et leur montrer sur mon téléphone. Donc, je pouvais errer librement au milieu d’eux, les aider à trier, à tirer le filet. Ainsi puis-je voir à travers cette masse de petits poissons, Laubuka dadiburjori, Colisa fasciata et sota, peut-être labiosa aussi, Nandus nandus, Badis badis, Macrognathus et Mastacembelus, Xenantodon cancila ou Puntius sarana. Quelques gros poissons aussi, des Channa, des silures, des Labeo, un Wallago, des Notopterus, … entre autres.


Le lac Loktak
Le lendemain, je me dirige vers la montagne et la frontière birmane, le pays des nagas (Nagaland), éthnie birmane peu indianisée, aux femmes à colliers, aux hommes tatoués et aux fumeurs d’opium. Une autre Inde, dans les montagnes abruptes, tropicales et inexpugnables, même durant la colonisation anglaise. Ils savaient y faire pour rendre colonisables les pires zones terrestres, mais pas celles-là, ni le pays des Misos (Misoland), seul état indien où l’avertisseur sonore reste étonnamment atone en ville. Puis direction le Manipur et le célèbre lac Loktak.
Célèbre pour ses îles flottantes constituées de végétaux (les phumdis), ce lac fait partie de ces zones indiennes quelque peu secrètes car trop loin de tout et très proche de la Birmanie. Ces radeaux sont surmontés de maisons, les plus légères possibles. Les murs sont en bambous et roseaux recouverts de bâches plastiques car il pleut fort ici en saison des pluies (plus de 1 mètre en juillet-août), des tôles forment les toitures.
J’ai pêché plusieurs fois dans le lac et n’ai attrapé que peu d’espèces. Il faut dire aussi que je ne suis pas allé dans les zones de pisciculture que sont les célèbres ronds d’herbage conçus sur le principe de la pêche aux branchages du Brahmapoutre. Peu de poissons d’aquariums : des Colisa labiosa introduits ici, des Anabas, de jeunes ngaras Tor putitora, des Ngamhai, Chanda nama, des ngakha, Pethia manipurensis (une espèce endémique du lac) et des Rasbora rasbora.



Le milieu halieutique du lac Loktak est très abimé pour diverses raisons : construction d’un barrage en amont ralentissant l’apport des eaux pluviales, pollution, pression de la pêche et introduction malencontreuse de tilapias échappés des piscicultures locales. Tout ceci, à cours terme, risque d’entrainer la raréfaction ou la disparition d’espèces endémiques.
Puis le pays d’argile et de sédiments
Le Bangladesh n’est pas loin, mais que c’est long en montagne pour arriver à Dawki, la plus petite frontière. Elle voit des kilomètres de camions, tous les matins, descendre des montagnes indiennes les milliers de tonnes de pierres dont manque cruellement ce pays d’argile et de sédiments. Dans ce pays on ne trouve ni roches, donc pas de graviers, ni calcaire, donc pas de ciment.
J’ai tenté de gratter les bords de différentes eaux avec mon épuisette mais sans trop de succès. En revanche, les marchés aux poissons sont très intéressants pour connaitre les espèces capturées aux alentours. Comme les bengalais sont absolument adorables, j’y ai passé beaucop de temps. Outre les espèces habituelles, il y a un tétraodon d’eau douce que je n’ai vu nulle part ailleurs. Et, sur ces marchés, toujours et encore des tilapias et des pacus.
L’explication de cette pisciculture extensive à grande échelle est simple. Que faire avec un sol si argileux ? Des briques, des millions de briques, des briques concassées pour obtenir du gravier. C’est ainsi que le Bangladesh s’est construit !!!


D’immenses excavations rectangulaires et peu profondes furent creusées un peu partout autour des grandes cheminées des briqueteries. Mais que faire ensuite de ces grandes excavations stériles ? Des bassins pour tilapias et pacus, tout simplement. Puis quelques années plus tard, les piscicultures seront remplacées par des rizières que les déjections des tilapias et pacus auront engraissé. La boucle est bouclée …


Les Sundarbans ne sont pas loin
Cet immense delta qui porte le nom de Sundarbans où se déversent les eaux du Gange, du Brahmapoutre et de leurs affluents, d’une platitude absolue, de boue et de sédiments est le royaume du tigre du Bengale, sans oublier, l’autre prédateur, le grand crocodile marin. Dans ce milieu de boue, d’eau et de sel ou seuls les palétuviers arrivent à planter leurs racines et où seulement six espèces de mammifères cohabitent. Le tigre donc, que j’ai entre-aperçu, la loutre dont j’ai pu admirer les glissades et cabrioles, deux espèces de chats sauvages, invisibles eux et les repas du tigre, à savoir le sanglier et le daim, sans oublier l’homme, la septième espèce qui tombe parfois aussi sous les griffes du roi félin. Je vois un cobra royal, mais peu de poissons, à l’exception du périophthalme.


L’aventure vous a plu ? Pourquoi pas un bac biotope avec des poissons indiens
Pour restituer l’ambiance de ces biotopes dans un aquarium voici plusieurs propositions.
L’île Majuli bordée par le fleuve Brahmapoutre :
Suggestion pour un bac de 240 litres (120 x 40 cm hauteur 50 cm) planté et équipé d’une filtration de 800 l/h. La température sera proche de 24°C avec une eau plutôt neutre. Le décor sera réalisé avec quelques racines et un sable grossier, Vallisneria, Hygrophila et Ceratopteris qui pourra flotter.
| Population de poissons |
| 6 Colisa fasciata (Colisa labiosa ou lalia en alternative) |
| 6 Badis badis |
| 6 Lepidocephalus thermalis (kuhlis en alternative) |
| 8 Devario devario (Devario malabaricus en alternative) |
| 15 Laubuca dadiburjori (Danio rerio en alternative) |
Le lac Loktak :
Suggestion pour un bac de 120 litres (100 x 30 hauteur 40 cm) planté et équipé d’un filtre à décantion de 600 l/h.
| Population de poissons |
| 4 Colisa labiosa |
| 6 Pethia manipurensis (Barbus d’Odessa en alternative) |
| 6 Chanda nama (Chanda ranga en alternative) |
| 6 Schistura sp. (kuhlis en alternative) |
Au plaisir de vous retrouver pour la suite de mes aventures.
Texte et photos : Didier Granet
📖 Cet article est paru dans AQYA n°6 (mai-juin 2026). Téléchargez le numéro complet en PDF.