Nager avec des Barbus, des Orizias, des Rasbora ainsi que des lutjans, des tétrodons, des Scatophagus et des crevettes Pinocchio dans une eau douce cristalline et des massifs de cryptocorynes comme dans un aquarium, est-ce un rêve ou une réalité ?
Cela est vraiment réalisable dans un site exceptionnel du Sud de la Thaïlande.
Entre Phuket et Krabi, une formation géologique karstique très surprenante rappelle étrangement la baie d’Along au Vietnam. Ces « pains de sucre » présents aussi bien en mer que sur les côtes peuvent mesurer plus d’une centaine de mètres de hauteur, et constituent des obstacles naturels au réseau hydrographique. Il n’est donc pas surprenant de trouver de nombreuses résurgences, situées parfois à moins d’un kilomètre de la mer. L’eau de ces rivières est le plus souvent cristalline, offrant alors une bonne visibilité facilitant l’observation de la faune et de la flore.
Situé à vingt-cinq kilomètres au nord de Krabi, un site appelé Tha Pom par la population locale est bien connu pour la transparence de son eau permettant de voir de très nombreux poissons. Cet endroit aujourd’hui protégé est aménagé avec un chemin surélevé au-dessus de la rivière pour réduire au maximum l’impact des visiteurs sur le milieu. Après avoir traversé une partie forestière riche de fleurs surprenantes et d’oiseaux, ce sentier nous mène le long de la rivière dont les berges sont maintenues par l’enchevêtrement des racines de palétuviers. Des bancs de petits poissons sont bien visibles sur le fond de sable clair dénudé de plantes aquatiques. Quelques dizaines de mètres plus loin la forêt s’éclaircit pour laisser la place à une petite prairie de Cryptocoryne ciliata émergées mais aussi immergées dans le lit du cours d’eau, ce sont les seules plantes aquatiques présentes. Une petite barre rocheuse entraîne la formation d’une cascade permettant l’oxygénation de l’eau et bloque la remontée de la majorité des poissons à marée basse.


À chaque marée haute, l’eau de mer se glisse sous la couche d’eau douce sans pratiquement se mélanger. Elle en freine l’écoulement et provoque l’élévation du niveau de l’eau qui envahit la prairie de Cryptocoryne et les jeunes palétuviers, les poissons peuvent ainsi accéder à la partie supérieure de la rivière.
La première surprise lors de l’immersion vient de l’absence de sel perceptible en bouche alors que plusieurs espèces de poissons marins ou d’eau saumâtre nous entourent. Dans la partie la plus profonde du lit de la rivière ce sont les Scatophagus argus adultes qui se pourchassent inlassablement. Ils aiment se regrouper par dizaines juste après la cascade pour lutter contre le courant et jouer dans les bulles d’air.
Au plus près des berges de gros lutjans disparaissent au moindre danger dans l’enchevêtrement des racines de palétuviers, alors que les juvéniles se montrent moins farouches.
En remontant le courant, les grands massifs de Cryptocoryne ciliata au feuillage plus court dû à l’immersion, sont exposés en plein soleil. Ils offrent une protection recherchée par les perches de verre des genres Ambassis et affiliés ainsi que par les Orizias sp. Ils se regroupent là en bancs de plusieurs dizaines d’individus qui s’éparpillent lorsque l’on s’en approche de trop. La transparence de leur corps les rend pratiquement invisibles entre les feuilles. Les petits brochets prédateurs Butis butis se plaquent le long du pédoncule de Cryptocoryne et restent immobiles. Ils surprennent les proies inattentives qui passent à proximité et les avalent rapidement, tête la première.


Les roches situées juste sous la surface le long des berges sont recouvertes d’une fine couche d’algues d’où s’échappent dans la journée de nombreuses petites bulles de dioxygène, résultat de la photosynthèse. C’est le lieu de prédilection des petites crevettes Caridina gracilirostris, souvent en grand nombre qui y picorent paisiblement à l’abri du courant. Elles figurent au menu des Butis butis malgré leur faculté à s’échapper en sautant hors de l’eau. En leur compagnie, il est fréquent d’observer des petits gobies qui déploient toutes leurs nageoires pour parader lorsqu’un congénère se présente. Les mâles sont chassés avec ardeur alors que les femelles sont courtisées pour qu’elles pénètrent sur leur territoire afin de s’y reproduire. Les anfractuosités servent d’abri à plusieurs autres espèces comme des Macrobrachium sp. et des crabes.

Elles s’y réfugient en pleine journée et ne les quittent que lorsque la luminosité diminue, à la recherche de leur nourriture. Il n’est pas rare que le regard soit attiré par un juvénile de tétrodon vert, Dichotomyctere nigroviridis, jaune-vert fluo avec des taches noires qui remonte le courant pour trouver quelques escargots à mettre à son menu car ceux-ci sont nombreux. Les mélanoïdes sont plutôt sur le sable alors que les nérites (Neritina pulligera) sont plaqués aux cailloux préférant l’ombre pour râper la fine couche d’algues recouvrant roches et racines. De plus petits Neritina sp. se trouvent sur le feuillage des plantes immergées. Sous les racines de palétuviers il est possible de découvrir quelques Septaria sp. qui se confondent avec le bois qu’ils râpent.


Avant la cascade, la berge consolidée par l’enchevêtrement des racines se creuse sous celles-ci, offrant une pénombre où se réfugient de nombreux poissons dont les trétrodons adultes. Après la chute d’eau, la rivière s’élargit, le courant diminue et des bancs de sable clair se forment. Posé tranquillement sur le sable un Glossogobius attend son repas. Quelques centimètres au-dessus une Gerres erythrourus parcourt son territoire à la recherche de petits invertébrés qu’elle débusque en fouillant le substrat de sa mâchoire protractile. Sa présence ici en eau douce surprend toujours car elle se rencontre généralement en mer dans les baies calmes au fond de sable blanc.
Au même endroit cohabitent aussi des espèces d’eau douce comme des Barbus et des Rasbora. En pleine eau, les Rasbora paviana côtoient des Scatophagus argus, des lutjans et plus proche du fond, diverses espèces de Barbus adultes. Les juvéniles préfèrent les petits bras de la rivière ne dépassant guère une vingtaine de centimètres de profondeur pour fouiller avec acharnement les débris végétaux accumulés dans ces zones plus calmes avant de retourner dans le courant.
En remontant encore un peu il est possible de surprendre des Dermogenys pusillus sous la surface en quête de larves de moustiques ou d’alevins pour se rassasier.



Le trou bleu
La résurgence n’est plus très loin, quelques centaines de mètres, mais il est difficile de progresser dans la végétation. Les amas de vase, de feuilles où l’on s’enfonce jusqu’aux genoux et l’enchevêtrement des racines freinent considérablement la progression. Un petit détour par la forêt d’hévéas facilite grandement les choses. Après une descente rendue glissante par l’humidité du lieu, il faut se faufiler entre les palmes aux épines acérées et vénéneuses, sans s’y piquer.
Là, au milieu de cette végétation luxuriante, un rayon de soleil illumine un « trou bleu ». La présence de cuivre et de fluor dans toutes les remontées d’eau de cette région leur donne cette couleur caractéristique. Des feuilles mortes et quelques branchages recouvrent la surface le long des berges. Le fond se distingue bien à presqu’une dizaine de mètres de profondeur. Un arbre est couché en travers et quelques roches entourent l’arrivée d’eau.


Au moindre mouvement, des dépôts brunâtres se détachent des branchages immergés et troublent rapidement l’eau. Dans la partie la plus exposée à la lumière Riccia fluitans se développe à la surface. Cette fois-ci aucun poisson n’est visible, il n’en sera pas de même lors d’une deuxième visite où des Scatophagus argus, des Rasbora et des Channa seront aperçus démontrant l’influence des grandes marées et de l’élévation très conséquente du niveau de l’eau qui en résulte.
Aucune trace du crocodile de mer, pourtant de mémoire d’homme il fut présent sur les lieux !!!
Il n’en reste qu’un petit frisson au fond de soi lorsqu’on est seul sous l’eau.
L’aventure vous a plu ?
Pourquoi pas un bac biotope de la rivière Tha Pom ?
Comment restituer l’ambiance de cette rivière thaïlandaise dans un aquarium ? Les plantes sont bien sûr une composante essentielle, l’idéal étant un grand massif de Cryptocoryne ciliata sur toute la partie arrière du bac qui pourront être remplacées par des Cryptocoryne affinis, beckettii, walkeri ou wendtii se développant plus facilement. Une belle plage de sable clair, sur lequel, pour donner du relief, on déposera quelques roches et des racines pour compléter le décor.
Concernant la population un banc d’Orizias et de perches de verre se retrouveront dans leur élément. Des Rasbora paviana seront les bienvenus dans un bac à parir de 200 litres. Il faudra choisir entre un groupe de crevettes Pinocchio ou un tetrodon vert car elles risqueraient fort de servir de repas au poisson ballon. Nérites noires et mélanoïdes aideront à l’entretien.
Au plaisir de vous retrouver pour la suite de mes aventures en Thaïlande.
Texte & photos : Frédéric Fasquel
📖 Cet article est paru dans AQYA n°2 (septembre 2025). Téléchargez le numéro complet en PDF.