L’Inde : la recherche du cichlidé indien mythique l’étroplus jaune

Houseboat naviguant dans les backwaters du Kerala, en Inde

L’Inde n’est pas, à proprement parler, une destination très appropriée pour la recherche de poissons d’aquariums, quoique quelques espèces indiennes fassent partie du bestiaire aquariophile. Il suffit de penser à Barbus conchonius (au nord), aux différents Colisa (au nord-est) ou aux archaïques Cichlidés indiens que sont les deux espèces d’Etroplus. Mais l’Inde est en zone tropicale, équatoriale même pour le Kerala, à l’extrême sud-ouest du sous-continent, et c’est une destination bénie pour qui aime les liaisons dangereuses entre terre et eau.

À la poursuite du Cichlidé indien

Les Cichlidés indiens font partie du genre Etroplus et ne se subdivisent qu’en trois espèces, des contreforts de l’Himalaya à la larme de terre qu’est le Sri Lanka, et encore la plus connue des aquariophiles à changer de genre pour devenir Pseudetroplus maculatus. Étonnant, n’est-ce pas, qu’il y ait eu si peu d’évolution pour des poissons dont la famille montre une aussi grande faculté d’adaptation, donc de différenciation. Il faut savoir que ces Cichlidés font partie de la branche la plus archaïque de la famille : les Etropinidés, branche incluant quelques espèces malgaches comme les genres Paretroplus et Paratilapia.

C’est sur les ghâts (marches descendant au fleuve) de Pushkar, dans le Rajasthan, au nord de l’Inde que je vois mon premier Etroplus. Ces ghâts sont parmi les plus sacrés de l’hindouisme donc il était impossible de les photographier. Maintenant, avec l’avènement du smartphone et des selfies, tout est possible. Donc faire des photos est accepté, mais si vous tentez de jeter, ne serait-ce qu’un hameçon… Imaginez… Donc, ce premier Etroplus me regarde de son œil vitreux du bec d’un héron.

A Udaipur, je n’en vois pas quoique… Les eaux du lac Pichola, célèbre pour y voir surgir l’immaculé hôtel de luxe Lac Palace si cher à James Bond dans le film Octopussy et s’y refléter le City Palace sont relativement claires en cette période de nativité.

J’observe et photographie dans ce lac de nombreux Barbus (Pethia conchonius), des Xenantodon (demi-becs) de grande taille et des Channa impressionnants, posés nonchalamment sur le fond, prêts à bondir sur toute écaille qui se présente. Il y a également des poissons dont le comportement et la forme me font penser à des cichlidés (les tilapias ont été relâchés un peu partout dans le monde…). Je pêche également quelques loches tachetées pour les premières, rayées pour les secondes, de la taille et de la forme du kuhli (Pangio ou Acanthophthalmus).

Après quelques tentatives non fructueuses de pêche dans le Radjasthan et dans le Gujarhat, je ne revois les Etroplus qu’à Goa.

Mais, avant, je me dois de faire une petite digression pour saluer cet indien très pauvre qui m’aide si gentiment lorsque je fouille les berges des ruisseaux autour d’Hampi, dans le Karnataka. Hampi est mondialement célèbre pour ses centaines de ruines sur 30 km². L’empire des richissimes rois Vijayanagar fut balayé par l’alliance de cinq sultans du nord qui pillèrent et dévastèrent cette cité et ses 400 temples. Ce fut en 1565 très exactement. Donc je grattouille avec mon tamis de pêche et mon épuisette de bassin lorsqu’un indien s’approche de moi, il sort d’une tente juste à côté, en fait une toile tendue sur deux piquets. Il m’aide à trouver des points d’eau et pêche même une… tortue d’eau douce qui se décroche malheureusement avant que je ne puisse la prendre en photo. Une chance pour elle que l’hameçon soit sans ardillon, mais nous l’aurions libérée après la séance photo. Cet indien si gentil pêche quelques barbus effilés à grandes écailles (du genre Parluciosoma), mais rien d’autre, dommage ! Je racle dans la boue quelques Aplocheilus rayés verticalement de fins traits noirs (de type lineatus donc).

Bon, les Etroplus suivants se trouvent sur un étal de marché à Goa. Ce sont de gros Etroplus suratensis qui se pêchent très facilement dans les grands estuaires des nombreuses rivières venant se perdre dans les eaux salées de la mer d’Oman. Bien qu’il préfère l’eau douce lorsqu’il est juvénile, E. suratensis est plus un poisson marin à l’âge adulte.

Héron tenant dans son bec un Etroplus suratensis
Un Etroplus suratensis capturé par ce héron lui servira de repas
Xenantodon sp. tenu en main, montrant son long bec
Xenantodon sp. est impressionnant par son long bec armé de dents pointues
Aquariophile pêchant au tamis dans une eau boueuse et végétalisée
Ce tamis se révèle très efficace pour pêcher dans les eaux boueuses et la végétation dense
Aplocheilus lineatus tenu en main, capturé près de Hampi
Aplocheilus lineatus capturé à proximité de la localité de Hampi
Etroplus suratensis tenu en main
Etroplus suratensis est surtout apprécié dans l’assiette

Le Kerala, Cochin et les fameux filets chinois

Me voici dans le Kerala. L’Etroplus suivant est aussi aperçu sur un étal de pêcheurs, entouré de grosses crevettes fraîches, de cigales de mer et de gros mérous. Pour manger, il suffit de se poser devant un de ces nombreux étals de planches, posés juste en retrait des célèbres filets chinois, de choisir ce que l’on veut déguster (un Etroplus, toujours le plus marin, Etroplus suratensis, un Scatophage, 4 crevettes, 2 cigales de mer par exemple), d’attendre quelques secondes qu’un restaurateur vous aborde et vous propose de le suivre pour se régaler de ces fruits de la mer à quelques mètres de là.

Quant à Pseudetroplus maculatus, il me faut aller dans les backwaters du nord, à 20 km au sud de Cochin, vers les mailles de l’épervier d’un pêcheur pour le trouver enfin en compagnie de quelques grands Xenantodon. Je découvre également de nombreuses plantes aquatiques très intéressantes pour les aquariophiles (Aponogeton appendiculatus, Lymnophilla aquatica, plusieurs Cryptocoryne, Vallisneria) ainsi que des plantes flottantes comme Pistia et Salvinia.

Une excursion en canoë, me permet d’observer des milliers de petits points lumineux, se dispersant lors de mon approche, ceci m’indiquent la présence d’Aplocheilus, seul genre ici ayant un petit point argenté sur le sommet du crâne.

Filets de pêche chinois installés sur le rivage à Cochin
Les filets chinois sont principalement mis en place dans les eaux calmes et permettent une pêche sélective
Plante aquatique Aponogeton appendiculatus dans l'eau
Aponogeton appendiculatus est endémique du Kerala

Allappuzha, la ville des backwaters

S’il est une ville, en ces polders indiens, dans laquelle il faut déposer son sac à dos, son épuisette et son tamis à poissons, c’est bien Alleppey (Allappuzha en version kéralaise), trouver une petite guesthouse (quatre chambres), une rizière derrière, un canal devant avec un accès par bateau-bus uniquement est un plaisir absolu. Surtout dans la solitude de la nuit, ses croassements, ses hululements, ses silences entre deux froissements de feuilles….

Donc, comme l’eau m’entourait et que j’étais là pour ça, autant pêcher. Avec mes petites armes, mon tamis en fer à souder de 4 mm sur lequel est cousu un bout de filet polyester en mailles de 4 mm très solide acheté au marché Saint-Pierre à Paris (quant à l’utilité réelle de ce filet, je n’en ai aucune idée, de la déco je pense) et mon épuisette de bassin dont j’avais coupé le manche en aluminium (manche reconstitué à l’aide d’un bout de tuyau PVC et de scotch d’électricien).

L’eau très boueuse de la rivière, juste derrière la ghesthouse, le long de la digue de protection, ne me permet que d’utiliser mon tamis, à condition d’accepter de m’enfoncer dans celle-ci jusqu’aux genoux. Et hop, des poissons, tout de noir vêtus. Mais avec un peu d’eau claire la boue laisse découvrir ce bien sympathique labyrhinthidé qu’est Pseudosphromenus dayi. Le jeune propriétaire de la guesthouse me regarde, dubitatif, me tenant pour à moitié fou, sûr de mon échec. Et pourtant… J’avais déjà pêché des poissons au Brésil dans une boue liquide avec ce matériel. C’était sous les conseils avisés de Pierre Jauffray, quant aux poissons, il s’agissait de Nannacara non décrit à l’époque.

De l’autre côté maintenant, avec la petite épuisette cette fois, dans le grand canal devant la guesthouse par lequel rentrent les houseboats, et de nuit car y pêcher la journée est inutile (enrochement artificiel) sauf avec une canne, ce dont je ne suis pas pourvu. Donc lampe frontale et épuisette à la main, j’attends sans bouger. Je ne prends pas grand-chose, seulement des perches de verre semblable aux Chanda ranga.

Juste à côté, coupant le chemin longeant le grand canal, un canal plus petit, fortement envasé me tend les bras, avec ces dizaines de points brillants nageant en surface, je capture mes premiers Aplocheilus lineatus, …mais pas les derniers.

Pseudosphromenus dayi capturé dans la boue
Pseudosphromenus dayi capturé dans la boue

Le mythique étroplus jaune et le tétraodon nain

Le lendemain, un petit coup de bateau-taxi pour aller dans un village des backwaters où m’attend une personne qui peut m’aider dans mon hobby aquatique pour pêcher dans les rizières et le long d’autres canaux. Quelques petits cyprinidés mais pas grand-chose d’autre, sauf…. lorsqu’un vieil homme lance son épervier dans une assez grande retenue d’eau, d’ou il remonte de nombreux tetraodons nains (Carinotetraodon travancorinus) et… de magnifiques Etroplus jaunes (Pseudetroplus maculatus). Enfin !!! Ce sont d’ailleurs les plus beaux que j’ai vu, mais je n’en ai pas vu tant que ça. Sauf le lendemain…

Je pars sur un petit lac à une dizaine de kilomètres d’Allepey. Je négocie un canoë à rame et son propriétaire, ainsi je peux errer tranquillement dans les plus petits canaux du village et vaquer à mon étrange occupation. En simplifiant, pêche en rizière puis dans de micro-canaux, étroits et envahis de végétation, En fait, aucune nouveauté, les mêmes poissons et tout un banc de petits poissons ballons jaunes qui nagent près de la surface. D’un coup d’épuisette, je capture une petite dizaine de Carinotetraodon travencoricus. Ils ne font que 2 cm, mais le jaune les protége. « Attention ! » disent-ils « Je suis empoisonné ». En dépit de sa coloration jaune, il n’est pas si toxique. Son moyen de défense le plus efficace consiste à se gonfler pour doubler de volume.

Perche de verre tenue en main, semblable à Chanda ranga
Une perche de verre assez similaire à Chanda ranga
Carinotetraodon travancoricus gonflé en cas de danger
C. travancoricus se gonfle en cas de danger
Pseudetroplus maculatus à la couleur jaune mythique tenu en main
Pseudetroplus maculatus avec sa couleur jaune mythique

Les plages du sud

Autrement, peu d’espèces, pas de poissons de fond (mais c’est très compliqué d’en pêcher, il faut un emplacement adéquat et du matériel particulier, une senne pas exemple), quelques petits cyprinidés dont Dawkinsia filamentosa ex Barbus, quelques Laubuka dadiburjori et des Oryzias. Là, je suis à la pointe sud du lac Vanbanad où se jette la rivière Pamba. La pointe nord étant Cochin où les eaux du lac rejoignent la mer d’Arabie.

Je descends vers Quillon et les plages du sud. Varkala et Kovalam sont des destinations prisées des touristes européens (et indiens aussi, avec une classe moyenne de plus de 200 millions de salariés, le potentiel est fort…). Donc Varkala pour les backwaters de Quillon et Kovalam pour les petits backwaters situés au bout de la péninsule indienne (les Poovar backwaters). Les backwaters sont des réseaux de lacs et de lagunes reliés par des canaux.

Varkala, est une cité balnéaire fort connue pour sa falaise donnant directement sur la mer, plein ouest, palmiers et soleil couchant. En descendant de celle-ci, il y a de l’eau qui suinte partout avec toujours ces petits points brillants qui s’enfuient dès que l’on approche, des Aplocheilus lineatus.

Je prends un taxi puis un bateau pour arriver dans les backwaters de Quillon. Je visite les plus petits canaux de l’ile aux singes, Monkey Island (que je n’ai point vu, ni entendu). Agréable balade au milieu des palmiers et des maisons où je trouve surtout des Aplocheilus lineatus et quelques loches.

Je finis par Kovalam, une cité balnéaire prisée par le troisième âge européen. Je peux ainsi accéder aux dernières zones de backwaters, non reliées à ceux du nord. Les Poovar backwaters sont très ressemblants aux autres, avec la même végétation, mais j’espère pouvoir pêcher autre chose que les éternels Aplocheilus le long d’une plage de sable fin, coté des backwaters et non de l’autre côté du cordon dunaire, en mer d’Oman (ou d’Arabie). Dans cette eau claire, outre les habituels Aplocheilus, il y a aussi deux espèces de Barbus que je n’ai pas determiné, au milieu des Rotala.

Tout au long de ce voyage j’ai trouvé des Aplocheilus lineatus, absolument partout, du Radjasthan au nord jusqu’au sud du Kerala. Mais est-ce toujours la même espèce… Seule une étude scientifique approfondie avec des analyses génétiques pourra apporter une réponse.

Dawkinsia filamentosa, ex Barbus filamentosus, tenu en main
Dawkinsia filamentosa est le nouveau nom scientifique du Barbus filamentosus
Aplocheilus lineatus de la localité d'Alleppey
Aplocheilus lineatus — Localité Alleppey
Aplocheilus lineatus de la localité de Varkala
Aplocheilus lineatus — Localité Varkala
Aplocheilus lineatus de la localité de Monkey Island
Aplocheilus lineatus — Localité Monkey Island

L’aventure vous a plu ? Pourquoi pas un bac biotope avec les espèces du Kerala

Comment restituer l’ambiance de ces backwaters du Kerala dans un aquarium ? Il y a plusieurs possibilités suivant la taille du bac que vous choisirez.

  • À partir de 50 litres vous pourrez héberger un petit groupe de Carinotetraodon travancoricus. En privilégiant une plantation très importante, des Oryzias ou des Laubuka dadiburjori (à défaut des Danio rerio) pourront compléter la population.
  • À partir de 120 litres vous pourrez héberger un groupe d’Aplocheilus lineatus avec des Pethia gelius et des Pseudosphromenus dayi. Un petit groupe de Botia striata occupera la zone basse du bac.
  • Pour la plantation vous pourrez privilégier des espèces indiennes comme Cryptocoryne spiralis, Hygrofila pinnatifida et polysperma, Limnophila aquatica et Rotala indica.

Au plaisir de vous retrouver pour la suite de mes aventures.

Texte & photos : Didier Granet


📖 Cet article est paru dans AQYA n°3 (novembre 2025). Téléchargez le numéro complet en PDF.

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